Anne

Il y a cette femme. J’ai fait sa connaissance en septembre dans la cours de l’école pendant que nous attendions nos enfants respectifs. Elle est aimable et enjouée, un peu négligée. Sympathique. Très vite elle m’a invité à prendre une tasse de café chez elle et j’ai accepté avec plaisir. Sa maison était en vrac, un gros bordel. Je me suis dit « Y’a des gens comme ça, c’est pas grave », on a projeté d’aller à la piscine ensemble, le jeudi matin. Et puis chaque jeudi, moi ou elle ne pouvait pas. Je ne sais pas comment je n’ai pas tout de suite vu et senti ce qui clochait. Je m’en suis aperçue peut-être la 5ème  fois que j’ai discuté avec elle en attendant que la cloche sonne, devant l’école. Son visage et ses paupières inférieures sont gonflés, rouges, elle parle vite, sans tabous, se lie avec  tout le monde facilement… Et puis certains ne lui  parlent qu’une fois. Elle sent l’alcool de tout son corps. Cette odeur si étrange que je n’avais jusqu’à maintenant senti que chez de vieux hommes, dans des bars cheloux, en allant acheter des clopes. Elle, elle a 37 ans.

Je pense que je ne l’ai jamais vu sobre. Cette aprèm comme souvent je suis passé à l’épicerie de mon petit bled. Parfois j’y achète un pac de lait, parfois un melon pour le soir, aujourd’hui j’y allait pour le jus de canneberge (z’en avaient pas). Comme souvent j’y ai croisé Anne, comme à chaque fois que je la trouve là elle achetait une bouteille de Ballentine’s. Je ne sais pas pourquoi je voudrais qu’elle arrête de boire et ait un regard moins visqueux. Je la connais à peine. Elle n’est probablement pas plus intéressante que n’importe qui. J’aurais pu être son amie mais son odeur me tient à distance, non, ce n’est pas ça, ce qui me tiens à distance c’est que d’un jour à l’autre elle ne se rappelle plus que je parle anglais par exemple (elle est anglophone) et elle me dit « Oh, tu parles anglais! Tu ne m’avais pas dit ça! » bien que nous ayons eu une petite conversation en anglais la semaine précédente. J’ai l’impression de parler avec une petite dame qui aurait alzheimer, elle ne se rappelle jamais de nos conversations. Et je ne sais plus si j’aurais voulu être son amie parce qu’elle me fait de la peine ou parce qu’elle est sympa… Je me dis juste « Oh laisse tomber… Cette fille parle avec tout le monde toutes façons… » Aussi bien avec moi qu’avec l’idiot du village quand il se plante devant l’école, ou le con réac avec les chaussures moches, ou l’autre libidineux qui se dit que ça serait fastoche de la culbuter derrière un buisson.

J’aurais bien aimé être copine avec Anne. Mais j’ai pas envie de me lancer dans cette amitié là. Rien ne me dit non plus qu’elle voudrait être amie avec moi.

Ca me rappelle l’école, quand j’étais copine avec Lulu, elle était pas alcoolique pourtant, mais personne n’avait envie de lui parler à cette prétentieuse. Y’avait que moi pour être attirée par cette pimbêche. Tout le monde s’entendait avec moi, mais moi fallait toujours que j’aille repêcher les trop casse-couilles, les trop « petites veuves »* ou les trop grosses, fallait toujours que je vois dans leur regard ou leur sourire un truc qui me faisait penser qu’on allait s’entendre. C’est peut-être ce truc que j’ai vu dans le sourire d’Anne. Mais j’ai plus 16 ans et je fume plus de clopes en gloussant sur la digue.

*filles habillées en noir dans le vocabulaire de ma mère.

8 commentaires sur « Anne »

  1. J’aime bien les mots que tu utilises pour parler d’Anne… on dirait un petit bout de film, un film un peu noir quand même.

    J’ai eu une mère de famille qui a voulu se lier d’amitié très vite avec moi. Très 15ème la nana, une scientifique (je ne sais plus dans quoi elle bosse)… mais elle présentait tous les symptomes de cette Anne dont tu parles. Quand elle s’est emballée sachant que je faisais des illustrations (elle voulait qu’on bosse ensemble), là j’ai coupé court. Je ne ressentais pas du tout d’amitié pour cette personne, rien qui ne me poussait vers elle. Cet alcolisme derrière a tout de suite tout plombé je pense. mais même sans cela, ça n’aurait pas marché. L’amitié c’est un peu comme l’amour pour moi, il qu’il y ait cette petite étincelle inexplicable 🙂

    1. Oui c’est étrange l’amitié. Les amitiés possibles, comme les amours, parfois on passe, parfois on donne une chance… On se fourvoie ou pas…
      C’est comment une fille très 15ème? Comme 16ème?
      J’ai habité tout juste un an à Paris et dans le 15ème comme tu le sais 😉 C’était très chic et bien comme il faut 😉 lol.
      J’y ai croisé Bernard Ménez qui racontait sa vie au bureau de tabac ! Hi hi. Très étonnant. Pour moi.

      Bien sûr elle ne s’appelle pas Anne. Mais bon, elle aurait pu 😉

  2. Pendant longtemps aussi je me suis tournée vers ceux qui étaient tout seuls, les tristes, les pas droles, les « Ã  problèmes », telle un St Bernard. Jusqu’au jour où je me suis dit que l’on choisissait ses amis pour l’épanouissement qu’ils nous apportaient, que l’on était dispos pour les mauvais moments qui n’épargnent personne, mais que je n’avais pas à porter la misère du monde sur mes épaules.
    L’alcoolisme est une maladie et il faut des épaules solides pour soutenir une personne souffrant de cette dépendance, au risque de s’y perdre……..
    Tu peux à la rigueur juste un jour aborder le sujet franchement, une fois, pour lui dire que tu as vu et que si elle veut en parler tu peux écouter, puis l’encourager à voir un médécin. Mais prend garde à toi et protége toi.

    1. Bah je me contente de bavarder avec elle en attendant que les enfants sortent, parfois, de plus en plus rarement. Le plus souvent elle est déjà en grande conversation avec le blaireau aux chaussures moches ou avec le libidineux ;-)et moi je bavarde avec les mamans des enfants de CP. J’ai laissé tomber, déjà en septembre, l’idée de lui rendre son invitation à boire un café… Je ne serai donc jamais assez proche pour aborder son problème avec elle… Et c’est tant mieux.

  3. Quel fléau…
    A te lire, j’ai tout d’abord eu pitié pour Anne. Elle est sûrement noyée dans son alcoolisme (c’est une maladie, hein, faut pas l’oublier). Et puis, je me dis qu’à la maison, elle doit faire des malheureux : un enfant, peut-être un mari (s’il a tenu)…
    Oh, je ne te jette pas la pierre du tout, d’avoir décidé de faire un pas en arrière ! Tu n’aurais probablement rien pu faire pour elle. D’autres essayent. Et puis, on s’engoufre déjà assez souvent dans des situations complexes. On veut bien, on voudrait bien, mais on ne peut pas : la baguette magique, elle n’existe pas…
    J’ai personnellement aussi tourné le dos à un collègue/ami de mon homme. Je ne pouvais plus : le sentir (au sens propre), entendre ses blagues débiles, supporter ses conneries de beuverie.
    Quand il nous a quitté l’année dernière, je l’ai senti comme une vraie délivrance, pour sa femme, sa mère, pour tous les gens qu’il aurait pu renverser sur la route, car il prenait encore sa voiture, même sans permis.
    Quel fléau…

    1. Je n’ai jamais croisé son mari. Elle parle de lui souvent, comme un couple sans problème.
      Quand je la vois sa bouteille à la main et avec son visage bouffit et ses cheveux négligés je pense à ses deux enfants qui ont 1 an de moins et un an de plus que le mien. Je me demande comment ça se passe chez eux. Mais c’est pas mes affaires.
      Elle a une très très belle voiture (c’est une famille aisée) mais même quand il faisait -7°, même quand il pleut des cordes elle fait le chemin de l’école à pied. J’ai juste vu sa belle grande voiture rouge et étincelante quand je suis allée boire le café chez elle. Elle a toujours l’air « guillerette » et a toujours de la famille ou des amis en visite…
      Enfin.
      Les alcooliques comme le copain de ton mari me terrorise en fait. J’en ai croisé plusieurs fois au cours de ma vie et ils me tétanisent. Je détestent ces bonhommes. C’est vrai qu’on ne les regrette pas quand ils cassent leur pipe. C’est malheureux mais c’est comme ça.

    1. Dernièrement je trouve qu’elle ne sent plus l’alcool quand je lui parle… Elle s’est mise à faire du cheval… Je lui parle très peu, quelques minutes avant que le portail s’ouvre… Je sais que c’est une femme entourée, elle a toujours des gens qui viennent pour le w-e…. Je me demande comment est son mari…. Je le verrai peut-être à la fête de l’école….

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