Les histoires de mamie

Ma grand mère aimait bien raconter des histoires quand nous Ă©tions tranquillement assis au coins du feu dans son salon ultra cosy plein de beaux objets d’antiquaires et de fauteuils veloutĂ©s…

Elle aimait plastronner en racontant des anecdotes de son enfance, plus ou moins arrangĂ©es au fils des annĂ©es. D’ailleurs elle ne niait pas certains arrangements qui lui paraissaient « nĂ©cessaires » ou « tout Ă  fait lĂ©gitime ».

Mamie Ă©tait en 1899, c’est un fait très important. Mamie Ă©tait nĂ©e au 19ème siècle et elle tenait Ă  ce qu’on en soit bien conscient. Comme elle le rappelait parfois le 19ème siècle avait durĂ© plus ou moins jusqu’Ă  la fin de la Première Guerre Mondiale. Elle Ă©tait donc, Ă  part entière, une femme du 19ème siècle. Son père, Emile, Ă©tait nĂ© en 1870…

RĂ©cit de mamie Ă©crit en 1978 :

« 1870 : Mon Grand-Père ClĂ©ment Arnal Ă©tait mĂ©decin Ă  Paris (rue de Douai près de Pigale, je crois). Il avait trois petites filles Marie, Jeanne, Marguerite de 4 ans, 3 ans, 2 ans, et ma grand-mère Ă©tait enceinte, et avait aussi mon père Emile, gros bĂ©bĂ© de 9 mois, quand il a fallu brusquement rĂ©aliser que les allemands encerclaient Paris et qu’un seul train partait encore. Mon grand-père restait, mĂ©decin d’une ambulance organisĂ©e par Alfred Monod (conseiller Ă  la cour de cassation, et grand-père de mon mari Jean Soubeyran) mais il voulait faire partir sa femme et tous ses poupons, pour leur Ă©pargner les horreurs d’un siège et de la famine. Ma grand-mère entasse ses vĂŞtements d’hiver et bagage dans une grosse malle. Mais arrivĂ©s Ă  la gare on annonce : « on ne prend pas les bagages ». Alors on noue dans des couches les vĂŞtements essentiels, et chaque petite fille doit porter son paquet presque aussi gros qu’elle. Le train part enfin en direction de Besançon oĂą le cher Oncle Zacharie Arnal Ă©tait pasteur.

Là, accueil réconfortant dans les bras ouverts du cher oncle ! On met mon père sur un oreiller dans un tiroir de commode, tous les autres lits étant pleins. Mais l’armée Bourbaké est en pleine déroute, il faut fuir encore, les allemands arrivent. Il fait un froid atroce et la neige est épaisse. Seul un traîneau peut passer le Jura. On y entasse ma grand-mère, ses quatre petits et la jeune sœur de celle-ci tante Zabeth Dumas (morte à 99 ans ½) et les voilà partis dans ces montagnes ou l’on signalait des loups. Enfin elles traversent la frontière et arrivent à Porrentruy où elles retrouvent leur 3eme sœur Tante Marie Peugeot qui avait fui aussi sa maison de Belchamp près de Montbelliard bombardée par les allemands.

Peu après ma grand-mère accouche lĂ  de son 5eme enfant Maurice Arnal; et se soutenant les unes les autres attendent la fin des hostilitĂ©s. Un jour se prĂ©sente, un homme hâve et maigre que mĂŞme la petite Marie de 5 ou 6 ans ne reconnaĂ®t pas… C’était mon grand-père venant rechercher sa famille. Il avait Ă  Paris mangĂ© du rat, du pied d’élĂ©phant tuĂ© au Jardin des Plantes. Avait pu subsister grâce Ă  un sac de riz achetĂ© au dĂ©but du siège, mais n’avait que de l’huile de lampe pour l’assaisonner. On gardait dans la famille une bouteille contenant un morceau de pain du siège, qui semblait fait plutĂ´t de balayures grisâtres que de farine.

Depuis, les histoires vĂ©cues par nous, de l’exode et des restrictions de la guerre 1939 – 1945 ont beaucoup affaibli l’émotion de ces vieux rĂ©cits; mais comme enfant, l’idĂ©e de ces loups dans la neige suivant de loin ce traĂ®neau plein de femmes et de petits enfants, me faisait frĂ©mir d’horreur. »