Eugénie

Ma grand-mère, EugĂ©nie, Ă©tait nĂ©e en 1904. Elle s’est mariĂ© en 1924 avec le beau Georges et a tenu avec lui l’Ă©picerie (gros, demi-gros, dĂ©tail) qu’il tenait de son père. Il avait 23 ans, elle 20!!! Mon père Ă  moi est nĂ© en 1926 et a grandi dans les odeurs de cafĂ© moulu, d’Ă©pices, de bonbons, les sacs de sucre, de farine, la balance, les bocaux de l’Ă©picerie familiale…

Je n’ai pas connu le commerce de mes grand-parents. Je le regrette vraiment. J’aurais aimĂ© voir ma grand-mère en commerçante, en chef.  « Le magasin » pour moi n’a jamais ressemblĂ© Ă  un magasin : Juste Ă  une grande pièce vide, qui a Ă©tĂ© un moment louĂ© Ă  une banque. Maintenant c’est le salon de mon frère aĂ®nĂ©, une immense pièce magnifique qu’il a rĂ©novĂ©.

J’aurais donc aimĂ© connaĂ®tre ma grand-mère quand elle Ă©tait derrière sa caisse, j’aurais aimĂ© qu’elle me passe le virus et ouvrir Ă  La Rochelle le magasin de cafĂ© qui la faisait rĂŞver.

Ma grand-mère avait 61 ans quand je suis nĂ©e et elle est morte quand j’avais 23 ans. Malheureusement elle nous avait dĂ©jĂ  quittĂ© depuis un moment… Aveugle, sourde, atteinte d’Alzheimer… Je ne crois pas qu’elle ait Ă©tĂ© consciente de ma rĂ©ussite au bac et de mon dĂ©part pour Bordeaux qui l’aurait emplie de joie. Ce qui aurait Ă©tĂ© vraiment le bonheur ça aurait Ă©tĂ© de dĂ©couvrir Bordeaux avec elle! La première fois que j’y avais Ă©tĂ© c’Ă©tait avec elle, de passage, rapidement, quand j’avais 7 ans.  Quand j’Ă©tais enfant et ado, elle travaillait Ă  Bordeaux comme « dame de compagnie ». Quand elle revenait de Bordeaux, elle Ă©tait toujours la plus Ă©lĂ©gante des grand-mères avec son beau manteau et son renard argentĂ©, ses cheveux parfaitement coiffĂ©s et un peu bleutĂ©, son sourire Ă©clatant.

Je n’ai jamais su combien de temps mes grand-parents et mon père ont habitĂ© Bordeaux… Je pense qu’ils Ă©taient partis pour Bordeaux en 36, ils y Ă©taient pendant la guerre. Mon père y a fait les beaux arts avant de partir pour ceux de Paris. Ma grand-mère Ă©tait une bordelaise de cĹ“ur, une Ă©lĂ©gante qui connaissait les bonnes confiseries et les promenades au jardin public.

Elle ne parlait pas tant que ça de la guerre, de la première ou de la deuxième. Sauf pour dire que le garçon qu’elle aimait Ă©tait mort Ă  la guerre de 14, que le beau Georges n’Ă©tait que son deuxième prĂ©tendant. Mais quel prĂ©tendant! Elle aimait faire allusion au fait qu’il avait le sang chaud! 🙂 A travers les objets et les vĂŞtements qu’on regardait ensemble dans le grenier (immense!!!) je me faisais un peu une idĂ©e de ce qu’avait Ă©tĂ© sa jeunesse : les ombrelles, les bottines Ă  boutons, les bibelots dĂ©suets de Pierrot, les vieilles boĂ®tes Ă  chapeaux…

Elle disait souvent « Alors je me suis dit ma petite fille… » et puis « C’est tout neuf, je l’ai jamais portĂ©, je l’avais brodĂ© pour mon mariage! ». Quand ma grand-mère est morte, je me suis dit qu’elle veillerait sur moi Ă  chaque fois que je me dirais « ma petite fille! ».

J’espère qu’elle est toujours lĂ , quelque part.