1996, Voyage en Italie, Lilicub

Rien de plus doux qu’un beau dimanche ensoleillĂ©, pas trop chaud, juste bien… Piscine Ă  bulles le matin avec mes deux hommes, jardin toute l’aprĂšs-midi, papotages tĂ©lĂ©phoniques pendant des heures sur le transat… Chats qui se tortillent sur les dalles chaudes… Ratatouille pour finir.

Une belle fĂȘtes des pĂšres avec poĂšme le matin et petits cadeaux Ă  peine rĂ©veillĂ©. Oeuf Ă  la coque pour le roi du jour… Petit restau Ă  midi…

Demain il fera 30°, ça sera moins confortable pour moi.

Ce soir je ressemble Ă  une tomate : allez Ă  la piscine pendant deux heures sans crĂšme solaire quand on a une peau de rousse c’est pas une bonne idĂ©e!!!

Ca chauffe!

La guerre

Journal août-septembre 1944 Aude S* (15 ans)

Montélimar, 24 août 1944

Je commence ce journal aux coups du canon qui ne cesse de raisonner depuis le 15 aoĂ»t, jour du dĂ©barquement anglo-amĂ©ricain sur la cote mĂ©diterranĂ©enne. Le soir mĂȘme de ce jour mĂ©morable les Legarf et Nano vinrent coucher Ă  la maison. Le 22 aoĂ»t les Leenarth viennent aussi Ă  la maison qui est plus protĂ©gĂ©e que celle de nos amis. Ce soir lĂ  nous sommes 11 Ă  coucher dans l’antichambre, Ă©tendus sur matelas et coussins, et personne ne peut arriver Ă  dormir, tant les canons « bruitent » et la fusillade claque. Hier soir nous avons passĂ© une nuit assez agitĂ©e. Nous couchions, (la famille S*) dans la petite serre, tout habillĂ©s et couchĂ©s par terre. Au milieu d’une accalmie profitant de la fraĂźcheur nous sortions un peu quand nous avons vu 5 gros incendies qui Ă©clairaient tout le ciel de lueurs rouges et noires assez effrayantes Ă  voir. Et  toujours le canon tonne Ă©branlant sans cesse portes et fenĂȘtres. On entend le bruit des camions allemands et des ordres brefs et gutturaux. Une forte odeur d’essence se dĂ©gage. Ne pouvant pas dormir nous nous rĂ©fugions tous Ă  la cuisine oĂč Ă  la lumiĂšre de la bougie (l’électricitĂ© est coupĂ©e), nous chantons des cantiques. Quand nous regagnons nos lits, Martine est trĂšs Ă©branlĂ©e et Ă  chaque coup de canon elle sursaute effrayĂ©e.

Aujourd’hui 24 aoĂ»t c’est le pire, jamais le canon n’a tonnĂ© si fort. Les bombes pleuvent partout et de nombreux incendies se dĂ©clarent. A midi nous Ă©migrons tous  de la salle Ă  manger Ă  la cuisine Ă  cause de l’exposition de cette piĂšce ; et c’est un spectacle pittoresque que de nous voir manger du poulet Ă  quatre tables diffĂ©rentes. Nous avons « faillit » faire une dĂ©couverte tout Ă  l’heure. Nous venions de dĂ©couvrir une porte murĂ©e derriĂšre les cyprĂšs et qui nous prĂ©occupait beaucoup. TrĂ©sor caché ? Souterrain ? Toutes les hypothĂšses se prĂ©sentaient. Mais Tardieu dĂ©truit bientĂŽt nos espĂ©rances, ce n’était qu’une cave qui s’écroulait

On vient de nous apprendre que la villa Malis vient d’ĂȘtre pillĂ©e par les occupants. Pauvre Leenarth !

Nous n’avons toujours pas nouvelles de papa, et nous sommes bien inquiĂštes pour lui. Et notre RenĂ© que lui arrive-t-il et oĂč couche –t-il loin de nous ?

25 août

Nous avons passĂ© une nuit beaucoup plus calme et reposante. Mais il y a eu un peu partout des incendies vers la ??? de l’eau.  La chapellerie explose et des gerbes de fumĂ©es s’élancent vers le ciel gris, ainsi que d’immenses flammes rouges. Barvatie et Jacqueline viennent de rentrer de la ville et nous disent que la chocolaterie d’Orient est en train d’ĂȘtre pillĂ©e par les Français. Ils viennent tous avec remorques et sacs de pommes de terre, et empilent, kilo sur kilo de chocolat, plaques de graisse, et nombreux pots de confiture. C’est un vĂ©ritable vol. Une Ă©claireuse elle-mĂȘme, est venue pour contribuer Ă  cet Ă©trange carnage, quelle honte !

Les troupes allemandes ont l’air aussi un peu dĂ©sorganisĂ©es : un soldat dĂ©sarmĂ© est venu apporter aux Grimaldi un mulet gris pommelĂ© et puis est reparti tout courrant en leur criant de le garder.

26 août

C’est pleine de joie que j’écris aujourd’hui mes mĂ©moires ! Maman vient de nous annoncer de bien bonnes nouvelles, les Anglais sont Ă  Lyon ! Et Paris, ce qui est le plus beau, a Ă©tĂ© dĂ©livrĂ© par les Parisiens eux-mĂȘmes. Apprenant la prise de Versailles, d’un seul Ă©lan 5000 parisiens ont pris les armes  « et boutĂ©s l’ennemi loin de Paris » C’est magnifique !  Et maintenant les alliĂ©s sont dans la capitale, acclamĂ©s par la foule. Je voudrais bien y ĂȘtre ! (Mais patience, le tour de MontĂ©limar viendra. Tardieu vient de nous annoncer qu’une magnifique distribution de sucre, de confiture et de nouilles se fera Ă  une heure et demi : on se sent brusquement dans une toute autre ambiance et l’on repense Ă  une toute proche libĂ©ration. La chambre de maman a Ă©tĂ© entiĂšrement vidĂ©e de ses meubles et tout est au salon qui est maintenant un vrai capharnaĂŒm, sans glaces, et sans tous les jolis tableaux. Juste comme maman allait sortir en ville, on frappe Ă  la porte, Mimi se prĂ©cipite pour ouvrir et recule Ă©pouvantĂ©e : c’est un allemand. Il vient quelques minutes se protĂ©ger du canon qui tonne trĂšs fort contre les avions amĂ©ricains. Maman lui parle en allemand, et il nous dit qu’il sait que Lyon leur est repris. Il avait l’air d’avoir bien peur ! Barvatie Ă  apportĂ© tout Ă  l’heure un magnifique bouquet de glaĂŻeuls que nous avons mis dans notre sombre cuisine-salon-dortoir, pour l’égayer un peu. Martine lit toujours le 2° V de mOnte Cristo et j’ai hĂąte qu’elle me le cĂšde enfin.

Aujourd’hui le canon tonne beaucoup moins. Un Ă©tat major allemand est installĂ© chez les Mareshal. Tante Francine ne  revient toujours pas voir sa famille et garde avec vigilance  sa demeure pillĂ©e.

30 août

Lundi 27. Comme nous dĂ©jeunions tranquillement ce matin lĂ , on frappe violemment Ă  la porte, nous nous prĂ©cipitons : ce sont trois allemands qui demandent Ă  se laver. AprĂšs s’ĂȘtre dĂ©crassĂ©s, car il nous disent eux mĂȘmes ĂȘtre « sales comme des cochons ». Le chef demande Ă  maman si ils peuvent avoir du cafĂ©, contre un kilo de graisse. Nous sommes tellement ravies de cette aubaine que nous sautons de joie, car Lydia n’avait plus alors un gramme de cette prĂ©cieuse denrĂ©e. 3 viennent encore, boire et se laver. Si bien que quand ils partent, ils nous laissent encore 2 boites de conserve. Ils ont sĂ»rement peur ceux-lĂ  et se mĂ©fient. Cet aprĂšs-midi lĂ , comme Martine, Christiane et moi prĂ©parions une piĂšce de thĂ©Ăątre avec le guignol fait par les garçons et papa, on frappe de nouveau, Ă  coups prĂ©cipitĂ©s
terrifiĂ©s nous posons, le chef de la gestapo, la mĂšre Michel et le « petit du maquis » que nous tenions 
 et apparaĂźt une espĂšce de brute malpropre qui nous bouscule, nous interroge sur la maison, suivit de trois soldats moins hardis, ils veulent rĂ©quisitionner la maison, mais convaincus, du peu de soliditĂ© de celle-ci par Barvatie pendant que nous cherchons maman au fond du jardin. Ils bousculent tout le monde et claquent la porte sous nos yeux ahuris et en colĂšre. Et la sĂ©ance de (canon) guignol reprend, malgrĂ© notre effarement, tandis que le canon tonne !

28 août

Aujourd’hui le canon fait tant de bruit que nous passons presque toute la journĂ©e dans la tranchĂ©e. Les bombes et les obus passent sans cesse. D’immenses incendies s’allument partout. Cela ne peut plus durer ainsi depuis huit jours que ça dure ! Le pont Eiffel doit sauter, aussi nous attendons
  Nous sommes tous couchĂ©s dans ce boyau de terre avec tous les voisins. Il fait bien chaud, mais on ne peut sortir , ni dormir tant les petits font de bruit. Nous lisons Ă  haute voix Ali-Baba et Aladin
 et toujours, toujours le bruit si fatigant du canon : Boum ! Boum ! Lydia nous apporte du cafĂ©, « bien sucré », pendant une accalmie et nous sortons quelques minutes, mais il faut rentrer bientĂŽt car ce n’est pas prudent. De nouveau c’est une bousculade pour entrer dans la tranchĂ©e poussiĂ©reuse oĂč tout le monde gĂ©mit. Brusquement une dĂ©tonation Ă©tourdissante. Une bourrasque de vent s’engouffre dans le boyau. Le pont Eiffel vient de sauter
 Les questions s’entrecroisent, mais aussitĂŽt Nano et ceux qui Ă©taient Ă  la maison arrivent en courant et nous racontent les dĂ©gĂąts que l’explosion vient de provoquer Ă  la maison : les carreaux son cassĂ©s, le cabinet de toilette de maman n’est qu’un amas de dĂ©bris (la grande glace est cassĂ©e) et plusieurs serrures sont projetĂ©es Ă  quelques mĂštres. Mais nous ne sommes pas les plus atteints


Pendant le dĂźner nous apprenons que les anglais sont arrivĂ©s Ă  MontĂ©limar. C’est incroyable , mais pourtant on nous disait les amĂ©ricains au faubourg
 c’est donc vrai
 en effet le drapeau français flotte sur le pauvre pont Ă©croulĂ©. Hourra : on s’embrasse, on rit, on pleure presque, enfin c’est la fin, ou presque, la dĂ©livrance. Nos drapeaux sortent dĂ©jĂ , poussiĂ©reux, mais si beaux
 C’est trop beau !!!

29 août

Ce matin nous sommes tous sortis pour voir la ville. C’est un spectacle pitoyable et magnifique Ă  la fois. Pitoyable parce que la ville semble avoir Ă©tĂ© un vrai champ de bataille : du fumier partout, une odeur atroce se dĂ©gage. Des camions Ă©crasĂ©s gisent ça et lĂ . Des papiers sales, des boites de conserve, des casques allemands, des fusils, des grenades en quantitĂ©, des balles de fusil, des obus et mĂȘme des corps humains, gisent, dans cette lamentable saletĂ© qui couvre le sol, et tout le monde farfouille dans cette horreur, afin de trouver quelque chose d’utile
 Nous ramenons deux litres d’essence, un casque et quelques autres saletĂ©s
 Mais c’est si beau de voir arriver tous les amĂ©ricains et les maquis soit en camion soit Ă  pied qu’on ne peut se lasser de cet Ă©mouvant spectacle. La milice et les allemands passent escortĂ©s de terroristes et de Montiliens qui portent le fusil. C’est un bouleversement gĂ©nĂ©ral et inoubliable. Nous rentrons surexcitĂ©s, mais gardant pour toujours cette vision impressionnante et belle. La ville est couverte d’oriflammes : français, amĂ©ricains et anglais : vive les 3 pas et Hourra pour nos libĂ©rateurs ! On nous apporte de bonnes nouvelles de RenĂ© et chacun s’endort joyeux dans son lit retrouvĂ© et moelleux.

30 août

Aujourd’hui nous avons Ă©tĂ© sur la route de Valence. C’est encore plus abĂźmĂ© et sale que MontĂ©limar mĂȘme. Les façades des maisons sont carbonisĂ©es et les camions qui bordent la route le sont aussi pour la plupart. Des chevaux morts « embaument » l’air. Mais les amĂ©ricains sont lĂ  et tout s’oublie pour eux. Il y en a bien une soixantaine devant la façade de la maison des Mareschal. Beaucoup nous donnent des monceaux de bonbons : nous les adorons (d’autant plus Ă  cause de leurs cadeaux). Un lieutenant qui loge chez nos amis, nous paraĂźt trĂšs sympathique et est gĂ©nĂ©reux comme ses compatriotes, en fait de sucreries. Ce cher homme se nomme Edouard, 2Ăš du nom. Il nous parle de sa famille qui est d’origine française (en parlant anglais) car il ne connaĂźt pas le français et corrige notre mauvais accent. Nous nous amusons follement toute cette journĂ©e avec les amĂ©ricains.

3 septembre (dimanche)

Je reprend enfin mon journal aujourd’hui n’ayant pas eu le courage d’entreprendre cette tache au milieu des rangements que nous avons fait toute cette fin de semaine.

Le 31 nous avions Ă©tĂ© faire une promenade sur la route de la chapellerie, avec un panier de figues que nous distribuions aux amĂ©ricains qui nous plaisaient (un nous donna une tablette de chocolat Ă  chacune). Quand nous apercevons devant nous notre maquis. RenĂ© arrivait tout sale et habillĂ© en vrai « terroriste ». Nous nous prĂ©cipitons vers lui d’un seul Ă©lan. Nous Ă©tions bien contentes de nous revoir aprĂšs ces 3 semaines sans nouvelles. Il portait un beau fusil et avait un gros pansement sur la joue. Le pauvre garçon avait attrapĂ© des furoncles (particuliĂšrement un ??? Ă  la taille qui devait lui faire horriblement mal tant il Ă©tait gros et pointu. J’ai vu ça pendant que maman le nettoyait) Pendant qu’il Ă©tait au bain, voilĂ  un de ses amis du maquis de Dieulefit qui vient nous donner de  ses nouvelles ne le sachant pas lĂ . C’est un jeune russe, Bertho, qui a Ă©tĂ© recherchĂ© par la gestapo pendant toute la guerre. Le deux terroristes dĂźnent Ă  la maison et y couchent. On a peine Ă  croire que tout est fini pour ici, que le canon ne va plus ronfler ou plutĂŽt « tonner » et que les avions ne vont plus lĂącher dans un fracas Ă©tourdissant leurs chapelets de bombes 
 et pourtant
 le drapeau français peut flotter librement et dans toute sa gloire.

1er septembre

Rangements sur toute la ligne. Nous remettons tout en Ă©tat. RenĂ© est venu nous voir en allant Ă  l’infirmerie.

2 septembre

Aujourd’hui il fait un temps trĂšs orageux et pourtant la pluie Ă  l’air rĂ©calcitrante. De plus j’ai une crise de foie et je n’ai de goĂ»t Ă  rien. Heureusement que pour midi une pluie torrentielle nettoie un peu toute cette poussiĂšre qui vous dessĂšche et vous fatigue. La pluie tombe jusqu’au soir et aprĂšs cette journĂ©e le temps s’est tellement rafraĂźchie que l’on supporte aisĂ©ment un chandail. Le temps se lĂšve et il fera beau demain pour la revue des troupes de FFI. Les MarĂ©chal viennent de partir et toute la maison semble un peu vide. Les circonstances nous ont beaucoup rapprochĂ©s et l’on se sent presque de la famille des autres depuis ces 3 semaines cĂŽte Ă  cĂŽte ; mais ce n’est qu’un au revoir
 Minette et Nano revienne dĂ©jĂ  dĂ©jeuner mardi.

3 septembre

Ce sont ceux du maquis

Ceux de la résistance

Ce sont ceux du maquis

Qui gardent l’espĂ©rance

Aujourd’hui il fait un magnifique temps d’automne frais et clair. Nous nous dĂ©pĂȘchons de partir voir la revue. C’est un bien magnifique spectacle que de voir tous les terroristes de la Basse-DrĂŽme rĂ©unis sur le champs de Mars. Ils sont lĂ , bien quatre ou cinq milles, habillĂ©s d’uniformes diffĂ©rents selon les compagnies, mais bien mieux que d’habitude, malgrĂ© ce manque d’uniformitĂ© de couleur et de tenue. La 14Ăš compagnie, celle de renĂ©, est en vert. D’autres sont en bleu, d’autres en kaki. Mais tous les groupes rouges sont comme d’ordinaire et dĂ©pare un peu des autres. C’est bien beau Ă  voir de ce levĂ© de drapeau aux couleurs françaises et de voir aussi tous les maquisards citĂ©s Ă  l’ordre de l’armĂ©e, s’avancer pour recevoir diplĂŽme et croix. AprĂšs la cĂ©rĂ©monie c’est le dĂ©filĂ© au son de la « Lyre montilienne » qui joue un air de marche entraĂźnante et aux acclamations de la foule curieuse et joyeuse Ă  la fois. Cette aprĂšs-midi RenĂ© est encore venu nous voir et nous a dit qu’il partait mardi pour Valence ! Toujours pas de nouvelles de papa
 Que fait-il ? et oĂč est-il ? Demain le travail de vacances commence en force : piano, math, anglais et français. AprĂšs ces jours de vacances forcĂ©es, si je puis dire, c’est plutĂŽt dur. On se demande si ce mois de septembre nous amĂšnera enfin la dĂ©faite finale de l ‘Allemagne ? C’est Ă  croire ! Pour le moment prĂ©parer sa classe c’est le plus important. Je voudrais tant passer en 3Ăšme. Je voudrais bien aussi que Jean-Claude rĂ©ussisse son bachot. Quel chance si Titi et moi vainquions les examens de passage. Oh, alors victoire ! Mais sait-on jamais


Jeudi 7 septembre

VoilĂ  quelques jours dĂ©jĂ  que j’ai abandonnĂ© mon journal aussi comme je veux toujours le tenir au courant je reprends ma longue rĂ©daction quotidienne. Ce matin nous avions notre leçon de dessin qui s’est trĂšs mal terminĂ©e pour moi. Maman avait Ă©tĂ© d’enterrement et nous avait laissĂ© toutes seules devant un modĂšle. Quand elle est rentrĂ©, elle m’a dit que j’avais fait ça trĂšs mal et que l’on pourrait mĂȘme croire en voyant cette feuille que je n’avais fait ou presque de dessin. J’étais si vexĂ©e, d’avoir travaillĂ© pendant deux heures et de recevoir ça comme gage que je me suis mise Ă  pleurer et Ă  grogner. J’ai tout effacĂ© et je me suis mise Ă  tout recommencer, mais trop tard. Quand l’heure des notes est finie, ce n’était qu’une vague esquisse. Est-ce de l’orgueil, je le crois, en voyant que je n’avais pas fait mĂȘme comme Nano, j’ai demandĂ© Ă  maman qu’elle ne me note pas mon « horreur » et j’ai Ă©tĂ© la brĂ»ler, aprĂšs quoi je suis montĂ©e pour pleurer sur mon manque de persĂ©vĂ©rance. Mais heureusement ce n’est pas toujours comme cela, je tĂącherai de prendre ma revanche jeudi prochain.

RenĂ© n’est pas revenu Ă  la maison depuis quelques jours, sĂ»rement il doit ĂȘtre parti plus haut.

Tous les soirs depuis quelques jours nous assistons Ă  un feu d’artifice sur notre terrasse. Des amĂ©ricains et des ??? nous offrent tous les soirs une magnifique sĂ©ance. Des fusĂ©es blanches, rouges, vertes, jaunes retombent en pluie illuminant le ciel de leurs petites Ă©toiles brillantes. Nous nous amusons follement et ce n’est que des Ha et des ho de joie. J’ai repris avec joie depuis notre visite Ă  madame Moulinier, le tricot. Heureusement d’ailleurs car il nous faut prĂ©parer l’hiver Ă  Versailles en faisant des nages.

Je suis trùs contente de travailler tous les matins ! Car cela m’occupe beaucoup et puis je crois que c’est tout à fait utile et important que je secoue un peu ma paresse !

Vendredi 9 septembre

Cette aprĂšs-midi nous avons Ă©tĂ© Ă  la Coucourde ( ???) pour voir un peu ce que c’est que la « vraie guerre ».

Je trouve que nous avons fait une bien horrible promenade. Une saletĂ© indescriptible rĂšgne sur cette route de Valence. Des milliers d’autos brĂ»lĂ©es gisent lĂ  et on ne sait pour combien de temps. Des uniformes : capotes, vestes, culottes vertes, tout cela est lamentablement souillĂ© de terre et dĂ©goĂ»tant, des monceaux de boites de conserve, des papiers, des photos et maintes et maintes choses sont là
 et le plus « horrible » c’est qu’au fur et Ă  mesure qu’on s’avance une affreuse odeur de pourriture se dĂ©gage. Des hommes et surtout des chevaux sont lĂ  en dĂ©composition, putrĂ©fiant en l’air, sous des amas de ferrailles ou encore au milieu du trottoir. A chaque mĂštre on se bouche le nez tant cette odeur est innommable et j’ai vu
oh ! Quelle horreur 3 cadavres de chevaux sur le bord de la route, en une telle dĂ©composition et sentant une telle charogne et je n’ai pu retenir un Oh ! d’horreur. En chemin on a arrĂȘtĂ© Jean-Claude pour le faire travailler Ă  l’ensevelissement de cadavres. On arrĂȘte tous les hommes Ă  partir de 15 ans pour Ă©viter la peste, qui se propagerait bientĂŽt et il n’y a moyen de s’esquiver Ă  se travail repoussant. On dit que des centaines et des centaines d’hommes et de chevaux gisent dans les bois et que des hommes protĂ©gĂ©s par des masques Ă  gaz y travaillent Ă  les ensevelir.

C’est affreux de penser et de voir ce qu la guerre a apporter ici et partout dans la France. Les maisons sont percĂ©es de bombes, pillĂ©es et le plus souvent, particuliĂšrement Ă  Logis neuf il ne reste plus que de lamentables ruines. Tous les fils tĂ©lĂ©phoniques pendent. Des trains entiers brĂ»lĂ©s, restent comme pĂ©trifiĂ©s sur la voie, avec leurs Ă©normes canons, gueules levĂ©es vers le ciel (ou vers le maquis).

On ne pourrait ou presque avoir sur la bouche assez le mot de « vengeance » quand on parle des boches. Quelle race maudite, il faudra qu’ils paient cher toutes ces destructions !

12 septembre

Hier j’ai eu 15 ans, mais je ne m’en aperçois pas le moins du monde, si ce n’est que je fais de trùs gros efforts pour bannir à jamais mon pouce de ma bouche.

J’ai eu de bien jolis cadeaux : entre autre une ravissante Ă©toffe pour me faire une blouse et une paire de ciseaux. L’aprĂšs-midi nous avons eu un dĂ©licieux goĂ»ter malgrĂ© les restrictions.

Aujourd’hui en sortant de notre leçon d’anglais nous avons Ă©tĂ© au chant d’aviation pour voir les campements amĂ©ricains et cette aprĂšs-midi nous irons avec maman voir et monter en avion, si l’on nous permet.

Un Ă©claireur qui est trĂšs trĂšs dĂ©brouillard nous a dit que son frĂšre avait Ă©tĂ© Ă  Cannes avec des amĂ©ricains et en avion et que lui avait Ă©tĂ© avec le camion du ravitaillement Ă  Saint-Tropez, Ă  Grenoble, en couchant et mangeant avec eux. C’est vraiment drĂŽle et bizarre mais enfin je n’ai pas le doit de douter de la parole d’un Ă©claireur.

14 septembre

Leçon de dessin.  J’ai eu les meilleures notes : 17 mon dessin de semaine et 14 pour le dessin dirigĂ© (on a fait un coin de la chambre de maman)

15 septembre

Hier nous avons passé une bonne journée calme et heureuse. Nous avons fait les vendanges avec Nano.

(le journal s’arrĂȘte lĂ , des pages manquent visiblement).