Ma grand-mère

La mère de mon père Ă©tait une petite femme dynamique*, ni grosse, ni maigre, volontaire et toujours occupĂ©e. Elle Ă©tait l’aĂ®nĂ©e de sa famille et avait eu l’habitude d’avoir toujours la responsabilitĂ© de ses frères et soeurs.

Quand je suis nĂ©e, son mari, mon grand-père, est mort. Pour moi il n’avait jamais existĂ© autrement que par son portrait qu’on retrouvait dans presque toutes les pièces de la maison : dans la cuisine, dans leur chambre… Enfin en tous cas dans ces deux pièces lĂ . Je n’ai jamais eu l’impression, petite, qu’elle Ă©tait Ă©plorĂ©e. Mais peut-ĂŞtre passais-je Ă  cĂ´tĂ© de quelque chose? C’Ă©tait en tous cas une femme qui « n’avait pas le temps  » de s’apitoyer sur son sort alors qu’il y avait du linge Ă  repasser, si vous voyez ce que je veux dire.

Les complices

C’est ce visage d’elle que je conserve : des yeux rieurs, un beau sourire. MĂŞme si plus tard je l’ai vu perdue dans un brouillard infini.

C’Ă©tait une grand-mère affectueuse mais exigeante. Elle Ă©tait nĂ©e en 1904, ce n’Ă©tait pas une hippie, il y avait les choses qui se faisaient et celles qui ne se faisaient pas. Cependant elle et son mari avait quand mĂŞme, malgrĂ© tout,  laissĂ© leur fils faire les beaux-arts.

Ce qui se faisait : mettre du buis bĂ©ni dans toutes chambres, un crucifix au-dessus de chaque lit, avoir de l’eau bĂ©nite dans sa chambre, dire « son » notre-père avant de dormir…

Ce qui ne se faisait pas : être vulgaire ou impoli, avoir de mauvaises manières.

Ma grand-mère s’appelait EugĂ©nie, Ninie et pour nous MĂ©mĂ©. Je sais si peu de choses d’elle finalement. Elle avait Ă©tĂ© amoureuse d’un garçon qui Ă©tait mort pendant la première guerre. Et ensuite quand mon grand-père l’avait demandĂ© en mariage c’Ă©tait un peu un « second choix ». Mais le second choix Ă©tait un beau garçon, avec un beau commerce, qui lui a fait un beau petit garçon.

Mon père et mes grand-parents, Georges et Eugénie, vers 1928/29

Ma grand-mère a donc travaillĂ© toute sa vie, d’abord avec son père puis avec son mari, Ă  l’Ă©picerie dans notre Charente-Maritime, puis Ă  Bordeaux quand ils partirent y vivre dans les annĂ©es 30, en usine pendant la guerre, de nouveau Ă  l’Ă©picerie familiale. Ensuite après la mort  de Georges comme dame de compagnie de nouveau Ă  Bordeaux.

Mon père et ses parents et leurs parents son nĂ©s dans le mĂŞme village. C’est lĂ  que mon grand-père avait sa maison oĂą mon père est nĂ©. Une immense maison qui avait Ă©tĂ© un relais de poste autrefois ou une sorte d’hĂ´tel. Quand mon frère dans les annĂ©es 90 ou 2000 a enlevĂ© les antiques tapisserie il y avait des numĂ©ros au dessus des portes des chambres!!!

Bref : la maison Ă©tait est immense.

Très petite j’ai commencĂ© Ă  y aller en vacances (nous Ă©tions ses seuls petits-enfants, elle n’avait pu avoir qu’un fils), d’abord avec mes frères, puis seule (quand eux Ă©tait trop grand pour avoir envie de passer les vacances chez leur grand-mère). LĂ  les lits Ă©taient larges, avec de vieux draps très lourds. En hiver on mettait une brique au fond du lit. Ou on utilisait la couverture chauffante (qui faisait peur Ă  ma mère car elle avait peu que sa belle-mère nous fasse cuire! lol)

Le pont : vaut mieux serrer les fesses quand les camions passent.

Seule la cuisine et le petit salon Ă©taient chauffĂ©. Au fuel. Dans deux chambres il y avait une cheminĂ©e, mais je ne crois pas les avoir vu allumĂ©es ou peut-ĂŞtre une ou deux fois quand j’Ă©tais très petite.

La maison Ă©taient tellement pleine de linge brodĂ©, de meubles hĂ©ritĂ©s et de vaisselle que encore aujourd’hui il parait y en avoir trop. Sans compter que ma grand-mère ne jetait rien. Pas spĂ©cialement par goĂ»t d’ailleurs mais parce que c’Ă©tait comme ça et parce que mon père Ă©tait un tel conservateur que si il arrivait « chez lui » et qu’il manquait quelque chose ma pauvre grand-mère se faisait assaisonner….

D’ailleurs elle aurait eu un fils diffĂ©rent elle aurait vendu la grande baraque et tout son bazar pour s’acheter « quelque chose  » Ă  Bordeaux, sa ville de coeur (dont elle m’a transmis l’amour), mais : avec mon père tout devait rester momifiĂ©!

Avec tout ça le grenier Ă©tait et est toujours  une merveilleuse caverne d’Alibaba. Quand nous Ă©tions petits nous y passions des heures Ă  dĂ©couvrir dans les placards, les caisses, les malles : des chapeaux claque, des ombrelles, des bottines 1900, des violons, des flutes traversières, des boules bleues (pour le linge) : bataille de boules bleues!  Des bibelots en tous genre, de vieux colifichets, de vieilles revues avec Mistinguette en couverture… Il y avait aussi le vieux tourne-disques pour Ă©couter les 78 tours de mon grand-père : des airs d’opĂ©ra. Encore l’Ă©tĂ© dernier j’y ai dĂ©nichĂ© quelques merveilles! C’est maintenant le grenier de mon frère et il n’a pas « tant » changĂ© que ça! le grenier. Mon frère non plus d’ailleurs.

Ma grand mère elle Ă©tait en permanence occupĂ©e Ă  quelque chose : souvent Ă  faire la cuisine, mais aussi les bocaux de fruits, de lĂ©gumes, les pâtĂ©s… S’occuper des poules, des canards, du chien… Il fallait aussi s’occuper du linge : il ne fallait pas le laisser s’abimer dans les armoires. En Ă©tĂ© elle ressortait tout : lavait, repassait, faisait des piles au carrĂ© avec un joli ruban de couleur et une petite Ă©tiquette bien Ă©crite avec les dimensions des nappes, des serviettes… Elle adorait bouger les meubles, changer des trucs. S’occuper.

On regardait ses bijoux, assises sur son lit, elle me disait que tout cela serait Ă  moi puisque j’Ă©tais sa seule petite fille. J’Ă©tais sa petite fille chĂ©rie, elle Ă©tait ma grand mère adorĂ©e. Elle me faisait des tresses mais je n’aimais pas les gros rubans de boites de chocolat (du magasin) avec lesquels elle les terminait (mes tresses). Alors on allait chez les soeurs Calmel (un magasin fantastique, très anciens avec la devanture en bois, des centaines de tiroirs qui renfermaient des centaines de trĂ©sors) pour m’acheter de jolies petites barrettes roses style vichy.

J’aimais quand elle s’arrĂŞtait devant la console de l’entrĂ©e, devant l’immense miroir, pour se mettre un rouge Ă  lèvres bien rouge avant de sortir. Elle le faisait Ă  ma demande, pour que je sois fière d’elle 🙂 Et puis on allait faire les courses toutes les deux le long de la grande rue qui est la route entre La Rochelle et Nantes. Les Ă©normes camions noircissent les murs des maisons et font trembler les murs. Sur le pont on sert les fesses. On a hâte de se promener le long de la rivière.

Le marché, près de la rivière,  où on peut acheter du bon fromage de chèvre.

Quand j’Ă©tais ado je me rĂ©fugiais le plus souvent possible chez ma grand-mère. Je prenais le bus (Ă  peu près une heure de trajet en passant par tous les villages du coin) pour Ă©chapper aux incessantes disputes de mes parents. J’Ă©tais seule : Jeff Ă  la fac Ă  Bordeaux, El Vaquero et Steff en pension puis El Vaquero Ă  Bordeaux… Seule avec des parents tristes de l’absence de leurs fils et ne se gĂŞnant pas pour s’invectiver Ă  longueur de temps devant la petite dernière, voir fracasser les portes, etc.

La petite dernière demandait l’autorisation d’aller pour le weekend chez mère-grand, pour les petites vacances… J’allais Ă  la cabine tĂ©lĂ©phonique au bout de la rue et j’annonçais ma venue 🙂 Ma grand-mère sautait de joie : je faisais mon baluchon et je sautais dans le bus que je prenais sur le port. C’Ă©tait l’Ă©poque ou la « gare routière » de LR Ă©tait sur le port : des dizaines de bus en permanence avec leur fumĂ©e noire, Ă  la place des restaus pour touristes 🙂

La rivière

Quand j’arrivais lĂ -bas je descendais place du Château ( le château avait disparu depuis des lustres) sur la rue principale, Ă  l’autre bout du village sur la mĂŞme rue, ma grand-mère sortait devant sa porte et mettait sa main droite en visière pour me voir arriver 🙂 On Ă©tait tellement heureuse de se retrouver. Moi l’ado au bottes blanches Ă  franche et parka mauve, les cheveux orange au hennĂ©. Elle la petite grand-mère au cheveux un peu bleutĂ© et aux yeux rieur, en robe sombre, qui enlevait toujours son tablier pour accueillir les visiteurs.

Ensuite on se faisait notre petite vie tranquille autour de la table de la cuisine. Bien au chaud devant la cuisinière, l’antique tĂ©lĂ© allumĂ©e, le gros siamois sur les genoux. LĂ  tout n’Ă©tait qu’affection, papotage, potage aux vermicelles et tranquillitĂ©.

Le port

La nuit elle lisait des romans policiers parce qu’elle n’arrivait pas Ă  dormir. Elle avait lu des tonnes et des tonnes de bouquins tout au long de sa vie de Balzac Ă  Maigret et « maintenant » elle relisait tout puisque de tout manière elle ne se souvenait de rien! C’Ă©tait pratique! Et moi je suis pareil!

Puis mĂ©mĂ© est tombĂ© dans les escaliers, elle a Ă©tĂ© Ă  l’hĂ´pital, et en mĂŞme temps elle a perdu la tĂŞte. J’Ă©tais en terminale je crois. On a pas pu aller Ă  Bordeaux ensemble. On n’a pas pu se promener rue Porte-Dijaux ou au jardin public. A la place ça Ă©tĂ© la maison de retraite et le grand trou noir de la maladie pendant plusieurs annĂ©es…

* Pas si petite d’ailleurs selon les standards de l’Ă©poque mais plus petite que moi.