Les poèmes

Daho toujours, toujours..

On a pris quelques tasses de caf√© sans sucre et sans lait apr√®s avoir mang√© des sushis (oui, on peut se faire livrer des sushis jusqu’ici…) et puis √ßa m’a pris tout d’un coup :

Il fallait que je bouge des meubles. √áa me prend souvent. Je tiens √ßa de ma grand-m√®re, celle de Bordeaux…

J’avais juste commenc√© √† passer l’aspi dans la chambre au piano et puis je sais pas… Tout d’un coup il a fallu que je change : le piano √† la place du lit et vice versa… J’ai vir√© la moiti√© de la chambre dans le couloir. Les chats √©tait un peu paniqu√©s. Et puis j’ai appel√© El Marido pour bouger le piano. J’ai bien essay√© de le faire seul, mais il a pas boug√© d’un millim√®tre…

Ensuite Minette s’est cach√© dans le carton re√ßu hier (ou √©tait-ce avant hier?) et Youri a trouv√© refuge aupr√®s Del Marido.

Quand on bouge les meubles comme √ßa, on a envie de faire disparaitre la poussi√®re, que tout soit propre et bien ordonn√©. Je n’aime pas quand j’ai l’impression que la maison ressemble √† un cerveau mal organis√©, confus, encombr√©. Bref.

Il faut sans arr√™t que je trie, que je classe, que je jette, que je fasse place nette. Ces derniers jours j’ai ordonn√© plein de papiers : banque, assurance, voitures… Vous voyez le genre… Tout mis dans de beaux classeurs de couleurs douces. Jet√© les relev√©s qui ont plus de 5 ans. Ne pas en garder un un mois de plus. Tous les ans √ßa me reprend.

Et puis l√† j’ai d√©m√©nag√© avec l’aide de mon homme une √©tag√®re de la chambre au piano dans le salon, alors du coup il fallait encore, regarder tout ce qu’il y avait dedans… Arranger plus proprement. V√©rifier ce qu’il y avait dans certaines chemises.

Sur une chemise il y avait √©crit « Po√®me et dessins de papa »… Hum. Une chemise que je n’avais jamais eu envie de regarder vraiment. Les dessins j’y avais jet√© un coup d’oeil il y a des ann√©es. Ils √©taient trop personnels pour moi. Les po√®mes… Des po√®mes amoureux ou tristes ne me regardaient pas plus. J’avais eu envie de les jeter. Bien sur je les avais gard√©. Pas pour moi. D’abord parce que. Et puis un jour pour El Hijito. Peut-√™tre que √ßa l’int√©resserait lui, de d√©couvrir un grand-p√®re de 20 ans √† travers des po√®mes… Pour moi¬† l’homme des po√®mes, ce n’√©tait pas mon p√®re et puis je n’avais pas envie de conna√ģtre un jeune homme amoureux d’autres filles que ma m√®re, juste apr√®s sa mort c’√©tait d√©plac√©, douloureux, √©trange.

110_7056Dessins d’un jeune homme d’autrefois

Mais cet apr√®s-midi, heureusement il y a avait enfin du soleil qui rentrait √† flot sur le tapis marocain orange. La chatte qui dormait √† c√īt√© de moi… Et puis mon p√®re est mort depuis bient√īt 17 ans.¬† Je me suis assise sur le bord du lit et j’ai commenc√© √† regard√© lentement les dessins, √† essayer de lire certains po√®mes. Son √©criture √©tait diff√©rente quand il √©tait jeune. J’ai eu un peu de mal, mais j’ai pers√©v√©r√©… Et j’ai lu:

Adieu Bordeaux ma ville immense

Au grand ciel triste comme mes yeux

Adieu Garonne chantante toujours

Le printemps, le soleil, le midi, la gait√©, l’amour…

Passe ta route majestueuse

Adieu la Fl√®che… Adieux Ste Croix

Pierres d’or sur fond d’azur

Adieu mes toits de tuiles et mon accent

Adieux coteaux riches de vin et de couleurs

Comme nos vieux vignerons et nos fiers ch√Ęteaux

Adieu Bordeaux. Adieu ma ville

Adieux soleil, vins, gait√©, adieux souvenirs…

Je pars sans retour

Je m’en vais au pays mauvais

o√Ļ les lumi√®res rouges cachent les √©toiles

o√Ļ l’eau rapide coule toujours sale

o√Ļ les gens tristes sont toujours p√Ęles

Ils marchent vite comme le progrès

Progr√®s des machines d’acier

D’acier froid comme la mort

La mort de hommes

La mort

1948.  Il a 22 ans.

J’ai esquiss√© un sourire ou un rire en finissant ce po√®me qui me touche beaucoup : d’abord parce que mon p√®re tout comme moi et ma grand-m√®re √©tions vraiment tr√®s attach√©s √† Bx et ensuite parce qu’il n’avait vraiment pas l’air emball√© du tout, mais alors pas du tout emball√© √† l’id√©e d’aller vivre √† Paris! Il allait rentrer aux bozars l√† bas, apr√®s avoir fait ceux de Bx. Oui,la vie √©tait plus douce le long de la Garonne! Je veux bien le croire! Plus douce pour les √©tudiants tr√®s certainement! Pourtant c’est √† Paris qu’il allait rencontrer celle qu’il avait d’abord pris pour une su√©doise, parce qu’elle √©tait blonde et parce qu‚Äôelle ne riait pas √† ses pitreries et ses blagues (c’est forc√©ment qu’elle ne comprenait pas! ūüôā )

Je re range les papiers de mon p√®re dans des chemises bien propre, ce n’est pas la premi√®re fois que je le fais (j’en prends soin) mais c’est la premi√®re fois que je m’arr√™te √† lire ce qu’il y a l√†…

Mon p√®re le jeune homme dont le cŇďur saignait (c’est vraiment le moins qu’on puisse dire!) de quitter Bordeaux en 48 (je ne vous raconte pas comment le mien a saign√© de quitter « notre ville » en 98… Je n’√©tais pas plus motiv√©e!) Il dit dans son po√®me : « je pars sans retour » et c’est √©tonnant, je ne crois pas qu’il y soit jamais revenu passer une seule nuit!¬† Pour le doctorat de mon fr√®re si, aller-retour dans la journ√©e je pense. Je n’√©tais pas l√†. Je sais qu’il pr√©f√©rait garder le pass√© intact, intouch√©, comme dans sa m√©moire. De son accent bordelais il ne restait plus grand chose. Bon on entendait qu’il √©tait du sud-ouest je suppose. Mais √ßa n’avait plus rien √† voir.

Il n’est pas plus venu me voir √† Madrid (ma m√®re √©tait venue seule), ni √† Bordeaux. Il restait dans son atelier.

J’avais 32 ans. Moins que la moiti√© de sa vie.¬† Devrais-je lire ces po√®mes? O√Ļ ne jamais les regarder? Il ne me sont pas destin√©s. Je n’√©tais m√™me pas cens√©e exister un jour quand il les a √©crits. Peut-√™tre serait-il f√Ęch√© que je les lise?¬† C’est pas mes oignons apr√®s tout…